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 Résumé de l'histoire du canton du Jura

 

Le Jura : terre gauloise et romane


Peuplé de Séquanais - grand peuple qui tirait son nom de la Seine - et de Rauraques, le Jura dont nous parlons fut gaulois d'abord, puis romain durant cinq siècles. Toute la toponymie tire son origine de cette époque, et si le professeur Auguste Viatte a pu écrire que les Jurassiens sont plus « romans » que « romands », c'est pour une raison bien simple : ils furent de langue d'oïl (mère du français littéraire) alors que Neuchâtel, Vaud, Fribourg, Genève et le Valais usaient des parlers franco-provençaux comme les Valdôtains, les Savoyards et les Lyonnais. Simple nuance, car la langue d'oc, elle, ne commence qu'au sud de Grenoble.


La Bourgogne jurane et l'An Mille


Au début de l'an 888, Rodolphe ler est sacré roi de Bourgogne jurane à Saint-Maurice. L'actuelle Romandie forme alors une unité politique avec la Franche-Comté, et c'est là véritablement une même patrie et un même Etat. Mais voici l'An Mille ! Beaucoup de gens croient à la fin du monde et les princes font des dons à l'Eglise. En 999, Rodolphe III offre à l'évêque de Bâle l'abbaye de Moutier-Grandval, la Courtine de Bellelay, les Hautes-Joux (Franches-Montagnes), la vallée de Delémont, SaintUrsanne, l'Erguël et La Neuveville, c'est-à-dire la presque totalité du Jura actuel. La principauté de Bâle constituera un Etat souverain du Saint-Empire, et acquerra l'Ajoie en 1270.


Prince et gouvernement à Porrentruy


En 1527, la ville de Bâle adopte la Réforme et adhère aux Ligues suisses. Le prince-evêque s'installe à Porrentruy avec sa cour, son gouvernement, son administration, et se trouve dès lors être le souverain d'une principauté française en majeure partie. Jacques-Christophe Blarer de Wartensee, qui règne à partir de 1575, restaure et modernise l'Etat, contient les empiètements bâlois, soleurois, mais surtout bernois, développe sa diplomatie, conclut des alliances. Entre le Royaume de France et l'ancienne Confédération suisse, le Jura forme un corps politique indépendant, mentionné comme tel sur les cartes de l'époque et entouré de bornes frontière. Sous le règne « paternel et doux » des princes-évêques, cet Etat, jusqu'à la Révolution française, traverse toutes les bourrasques et, bien que biconfessionnel, échappe aux guerres de religion.


L'Etat jurassien se tourne vers la France


Fort de ses relations, le prince-évêque demande l'admission de sa principauté dans la Confédération, en 1691 puis en 1702. Mais les Suisses, toujours en proie à leurs guerres confessionnelles, n'arrivent pas à se mettre d'accord : ils refusent ! Dès lors, le Jura se tourne vers la France, et c'est le 11 septembre 1739 que le prince signe un traité d'alliance « en vertu de ses droits de souverain territorial ». Les esprits s'orientent vers la littérature, les beaux-arts, la musique, et le foyer parisien exerce une influence sur la Cour elle-même. Le traité, renouvelé en 1780, place le Jura sous la protection de la France, qui aura le droit d'y envoyer des troupes en cas de menace extérieure.


« Liberté ! Egalité ! Fraternité ! »


Le mouvement des idées aboutit à la Révolution française de 1789 et au bouleversement de l'Europe. Les Jurassiens s'y associent et chantent la « Marseillaise »_ En 1791, l'empereur François II, qui a obtenu le libre passage à travers le canton de Bâle, envoie une troupe à Porrentruy. Un an plus tard, l'Autriche et la France étant en guerre, cette garnison autrichienne est devenue ennemie, et le traité d'alliance de 1780 est applicable : une armée française pénètre dans le Jura et poussera plus tard jusqu'à Berne. Le prince-évêque est à Constance. Les patriotes proclament la République de Rauracie, laquelle demande l'union à la République française le 23 mars 1793. Département du Mont-Terrible, puis partie du département du Haut-Rhin, le Jura participe à l'histoire européenne et ses enfants voient s'ouvrir un champ d'activité à l'échelle de la « Grande Nation ».


Le drame de 1815


Le pasteur doyen Charles-Ferdinand Morel, de Corgémont, a fait paraître à Strasbourg, en 1813, son « Histoire et statistique du ci-devant Evêché de Bâle », préfacé par Félix Desportes, préfet du Haut-Rhin. Depuis le Concordat, les Jurassiens se sentent bien au sein de la France « dont ils se considéraient comme un démembrement », selon l'historien Xavier Elsaesser. Mais l'histoire est brutale. Le général bernois von Wattenwyl livre les ponts du Rhin aux Austro-Prussiens, qui déferlent et ramènent l'Ancien Régime. Le traité de Paris réduit la France à ses anciennes frontières et le Jura devient un territoire vacant que Berne cherche à se faire attribuer en sous-main après l'avoir refusé « à cause de la différence de moeurs et de langue ». Leurs Excellences veulent reprendre Vaud et l'Argovie, mais ce plan échoue, et le Congrès de Vienne offre le Jura en compensation. Triste destin ! Les intellectuels jurassiens, ceux qu'on appelle les « illustrations nationales », sont atterrés et ne peuvent admettre d'être soumis à un Etat allemand ; beaucoup abandonnent leur pays natal et ne reviendront jamais. Les jeunes se sentent ravalés au rang de sujets et la révolte gît en eux. Elle resurgira, intacte, à chaque génération.


Cent trente ans de résistance jurassienne


Xavier Stockmar avait, à l'âge de dix-sept ans, pétitionné contre l'annexion à la Suisse et au canton de Berne. Dans les ruines du château de Morimont, avec quelques amis, il jure, en 1827, de délivrer le Jura de l'oligarchie bernoise. Dans le sud, le pasteur Morel accuse le gouvernement de vouloir germaniser l'ancienne principauté. Aussi le mouvement libéral prend-il son essor dès que la révolution éclate à Paris, et l'aristocratie bernoise tombe sous les coups de Stockmar. Celui-ci manque l'occasion de libérer le Jura et, par faiblesse, donne un temps la primauté à l'idéologie partisane : il entre au gouvernement cantonal, éprouve que la loi du nombre est préjudiciable à la minorité ethnique, se rebiffe, avant d'être révoqué pour «séparatisme». Sa tête avait déjà été mise à prix en 1831 ! Des troubles, souvent assortis de répression et d'occupation militaire, éclatent dans le Jura en 1832, 1836, 1839, 1846, 1849, 1850, 1854 et 1863. Enfin, de 1873 à 1875, le « Kulturkampf » à la prussienne voit Berne se déchaîner contre la minorité linguistique. La persécution dépasse l'imaginable, cependant que le régime favorise la colonisation et la germanisation du Jura méridional. Cet état d'esprit persiste ou même s'amplifie jusqu'à la Première Guerre mondiale, porté par un pangermanisme insolent. Un comité séparatiste jurassien est créé en 1917, sous la présidence d'Albert Eberhardt, puis de Louis Merlin. Deux ans plus tard, l'écrivain Virgile Rossel, de Tramelan, président du Tribunal fédéral, se rallie au mouvement en ces termes : « Comment ne serais-je pas avec vous, qui travaillez à réaliser ce qui fut le rêve de toute ma vie. »


L'explosion de 1947


La Seconde Guerre mondiale, les horreurs de l'hitlérisme, le sentiment de claustration dans une Suisse « hérisson », déterminent la jeunesse jurassienne et la rendent supersensible aux idées de libération, de libre disposition, de décolonisation. L'historien Paul-Otto Bessire constate ce fait sous le titre « Le Jura, entité nationale », profession de foi parue en 1947 dans le « Livre du centenaire de l'Emulation ». Quelques mois plus tard, le parlement bernois refuse le département des Travaux publics au conseiller d'Etat Georges Mozckli « parce qu'il est de langue française ». Trois mille personnes protestent à Delémont, devant l'Hôtel de Ville. C'est parti ! Le Comité de Moutier, puis le Rassemblement jurassien, entreprennent un combat autonomiste qui, cette fois, ira jusqu'au bout. Berne menace, sévit, manoeuvre tour à tour. Le 5 juillet 1959, une initiative visant l'organisation d'un plébiscite dans le Jura est repoussée dans le canton ; elle n'échoue que de trois cents voix dans les districts romands, mais les deux tiers des francophones ont voté « oui ». La lutte continue et la situation s'aggrave : Front jurassien de libération (clandestin), manifestation des Rangiers, internationalisation, coups spectaculaires du Groupe Bélier, contre-mouvement (immigrés et pro-bernois) organisé à la demande de l'Exécutif cantonal.


« 23 juin - 23e canton » !


Le 20 novembre 1965, M. Wahlen, ministre des Affaires étrangères, convoque secrètement le Groupe de travail du Conseil fédéral. Alerté par le courrier diplomatique, il se déclare très inquiet de la tournure prise par la Question jurassienne. Rapporteur de langue allemande, le professeur Herbert Lüthy conclut à la création d'un canton du Jura, divisé si possible en deux demi-cantons. Dès lors, les autorités bernoises, soumises à des pressions diverses, mettent en place un processus d'autodétermination dont elles fixent elles-mêmes les modalités avec l'aide d'une Commission confédérée de bons offices pour le Jura. Ce faisant, elles pensent gagner la partie et réduire les autonomistes au silence, car le groupement bernois et pro-bernois du Jura (qui s'intitule d'abord « Union des patriotes jurassiens », puis « Force démocratique ») répète constamment que la majorité est antiséparatiste et que le district de Porrentruy lui-même « ne marchera pas ». Tout en déclarant ce plébiscite contraire au droit des gens - les immigrés bernois germanophones peuvent voter mais non les Jurassiens de l'extérieur - le Rassemblement jurassien fait campagne le 23 juin 1974 et l'emporte par 36.802 voix contre 34.057, district allemand de Laufon compris. L'Etat jurassien renaît ainsi de ses cendres et pourra s'organiser selon l'additif constitutionnel du ler mars 1970. En a-t-on fini avec ce problème de minorité ethnique ? Non. Car le 16 mars 1975, appliquant des règles contestées par les autonomistes, le canton de Berne récupère les districts du sud à la faveur d'un sousplébiscite limité à ces circonscriptions. Tandis que le nouveau canton élit son Assemblée constituante, le conflit se fixe dans la partie du Jura restée bernoise.


Roland Béguelin